La vengeance d’une gueuse

“On n’est plus chez nous !” Le jeune homme assis dans le minuscule salon de la Villa Shanti s’exclama en colère ; il jeta un regard noir vers des personnes attablées dans le jardin. Leur comportement tapageur l’exaspéra. Son ami qui sirotait un Mojito regardait mélancoliquement en l’air. Son soupir élégiaque se mélangeait à la fumée de la cigarette qui s’élevait vers le plafond en formant des silhouettes dansantes nostalgiques.

Villa Shanti | PondyLive

“C’est vrai matchan. On revient au bled pour être en paix et on se fait empoisonner par ces étrangers ! Pondi n’est plus ce que c’était. Il écrasa sa cigarette d’un geste hargneux.  En plus, ils ne parlent même pas tamoul !”

Mon regard amusé les interpella. Ils se tournèrent vers moi et m’adressèrent un sourire complice.  L’un d’eux scruta le livre qui était posé sur la table basse : “Carnet secret de Lakshmi “. Sa voix trahit une certaine surprise. Il s’empara du livre et le parcourut avec avidité.

“J’aime beaucoup la couverture ! C’est un livre sur Pondichéry ? Le ton était enthousiaste ; il avait l’air sincèrement captivé par l’ouvrage.”

Ari Gautier | PondyLive

“Absolument. C’est un roman sur l’histoire de notre ville”… A peine avais-je terminé ma phrase que les deux jeunes hommes vinrent s’installer à ma table. Notre conversation tourna rapidement à la surpopulation, le trafic, la pollution, et bien-sûr les étrangers.

“On est tous étrangers quelque part, n’est-ce-pas ?” Dis-je, l’air songeur. “D’ailleurs on aurait tort de considérer que les immigrés sont plus nombreux qu’avant ; car cette ville fut construite par des étrangers. Permettez-moi de vous raconter une histoire.”

“Il était une fois un riche et éminent Nawab qui vivait dans cette région qui s’appelait Aruvanadu. La vie, dans sa bonté inégalable, l’avait comblé de nombreuses filles ravissantes et cultivées. Mais un nuage de chagrin obstiné assombrissait sa vie radieuse. Car aussi opulent fut-il, Sher Khan Lodi était accablé par le sort de sa dernière-née qui était dépourvue de toute beauté ; elle n’éveillait aucun intérêt auprès des prétendants qui se bousculaient pour s’attirer l’affection de ses sœurs.  Les deux sœurs jumelles Arugan Medu (Arikamedu) et Arugan Kupam (Ariyankuppam) se vantaient de leur passé spirituel.  Des moines Shramanas (Arugan) avaient pendant longtemps vécu et établi des monastères bouddhistes dans la mangueraie de Kaakayanthoppu où subsiste encore la dernière statue de Buddha.

Des marchands yavanas, romains et phéniciens, les avaient longtemps courtisées pour leurs charmes antiques. Bahur l’érudite était orgueilleuse de son savoir qu’elle enseignait dans sa Veda Salai.  La sœur aînée Vilva Nallur (Villianur), parée de ses magnifiques arbres Bilba était convoitée par le roi Chola Dharmabala.  Krishna Devarayar, l’empereur de Vijayanagar faisait des yeux doux à Uzhavar Karai qui était la mère nourricière de la région. Son sari vert interminable parsemé de pousses de riz jaunes aurait donné le vertige à l’ignoble Duryodhana. Une autre sœur Thiruvakkarai, étalait ses charmes dans la rivière de Sankaraparani où des cerfs tachetés, des antilopes, des lièvres, des macaques à bonnet et des sangliers gambadaient joyeusement, tandis que Raja Desingh se languissait d’elle assis sur ses rives éternelles. Le roi d’Edayanchavadi, fatigué de courtiser la belle Irumbai agonisait dans une tristesse incurable.

Mais la cadette sans charme au nom de Séri se morfondait autour d’un minuscule étang entouré de sable, où un Ganesh bedonnant s’ennuyait à mourir en regardant le golfe du Bengale. Quelques siddhas espiègles jouaient à cache–cache dans des temples insignifiants qui dormaient caressés par les vagues d’un océan de larmes salées que la jeune fille déversait misérablement.

Le Nawab fut toutefois heureux, lorsqu’un jour des étrangers vinrent frapper à sa porte pour demander la main de l’infortunée. Mais sa joie fut de très courte durée. Le manavarai n’était même pas démonté que les portugais abandonnèrent la malheureuse qui se morfondait en attendant d’autres prétendants. La corde du thali de la jeune fille avait à peine séché que les Vikings la trouvèrent inconciliable et partirent.

Un soir d’octobre 1673, les pécheurs de Kirapalayam accueillirent un prince charmant français qui allait fausser le chemin maudit de la jeune fille, que le destin scélérat avait tracé. Tout changea à partir de ce jour. La funeste fille se métamorphosa en une ravissante princesse. Elle se para de bijoux somptueux et afficha avec dédain ses fabuleuses richesses. Elle changea de nom au gré de ses humeurs et finit par se nommer triomphalement Pondichéry. Rapidement son dédain vêtit le masque ignominieux de l’arrogance et du mépris.

Ranjith Krishnan | PondyLive

Assoiffée de pouvoir et aveuglée par la vengeance, l’odieuse princesse atteinte de la lèpre coloniale commença à ronger ses sœurs pour les anéantir dans la misère et l’asservissement. Leurs malheureux enfants quittèrent leurs mères pour venir trouver refuge chez la marâtre qui les envoya aux quatre coins du monde pour exalter son nom abject qu’elle portait avec fierté. Tués dans les tranchées des deux guerres, humiliés dans les îles sucrières, drogués en Indochine, leur cerveau enserré dans l’étoffe tricolore, ces misérables revinrent se blottir dans son sein fielleux. Après une longue période glorieuse, Pondichéry la despote sombra dans un sommeil profond, dorlotée par des rois fainéants.

Entre-temps d’autres étrangers arrivèrent et réveillèrent l’ogresse qui maintenant ressemblait à un monstre.  Et depuis, avides de restaurer une période révolue, ils s’accrochent aux membres de son corps putride qui commence à se décomposer.  Son visage jadis radieux ressemble à un masque scrofuleux où un rictus diabolique figé dans l’éternité invite le monde entier à venir baiser ses pieds. Les nouveaux venus amoncèlent les débris de sa chair pestilentielle et la parade de festival en festival pour glorifier son héritage colonial…”

La nuit ennuyeuse m’accueillit tristement ; désenchanté, je m’arrêtai devant la blanchisserie de la rue de la Marine.  Assis au coin de la rue, Tripod Dog Baba faisait semblant de méditer.  Il ouvrit un œil et me lança un sourire insidieux.  J’eus envie de lui décocher un coup de pied. Ecœuré par tant d’hypocrisie, je repris le chemin de la maison en me promettant de quitter au plutôt cette ville spleenétique.